Petit traité plié en dix sur le Lyber
par Michel Valensi

<eclat@club-internet.fr>

 

I. Quelques idées évidentes

1. L'apparition du numérique nous oblige à reconsidérer la question des supports.

2. Un support peut en cacher un autre, ou nous en faire découvrir les meilleurs aspects. Un logiciel téléchargé librement nous confirme instantanément que les bénéfices tirés du seul commerce des logiciels sont disproportionnés par rapport à la facilité avec laquelle il est possible de reproduire ce logiciel (Pourquoi Bill Gates est-il l'homme le plus riche du monde et pas Richard Stallman?). Mais une cassette audio renvoie à la plus grande qualité sonore d'un CD. Une vidéo nous donne quelquefois envie d'aller au cinéma. Un 'livre' téléchargé confirme que le Livre est sans équivalent. D'autant que: «Même si deux choses servent à la même chose, ce n'est pas la même chose.»

3. Parenthèse (que l'on retrouvera au point II. 8) : La question n'est plus de permettre aux pays pauvres de devenir riches, mais de suggérer aux pays riches de s'appauvrir. «L'argent rend pauvre», dit Yona Friedman.

4. Pouvoir essayer à sa guise un produit avant de l'acheter est une bonne chose (1).

4.1 Pourquoi achète-t-on un CD ? Parce que la plupart du temps il nous a été possible d'en entendre des extraits à la radio, ou chez des amis, ou à la télévision (si on appartient à la catégorie «personne possédant une ou plusieurs télévisions»). Quelquefois même parce qu'il nous a été donné de l'entendre intégralement à plusieurs reprises, et donc qu'un certain plaisir (lié à une accoutumance, sans doute) nous décide à dépenser 120 f en musique plutôt qu'en produits de première nécessité (si tant est que la nécessité soit nécessaire). Quelquefois parce que nous connaissons déjà cette musique par coeur et qu'elle fait partie pour nous des produits de première nécessité: les quatre dernières symphonies de Mozart par Bruno Walter, ou Aoxomoxoa du Grateful Dead.

4.2 Pourquoi ne pourrait-on pas lire les livres intégralement avant de les acheter? Parce qu'un livre, une fois lu, perd tout intérêt? - Qui dit cela? Parce que les éditeurs ont intérêt à ce qu'on ne sache pas à l'avance à quel point ce livre est sans intérêt? - Ce doit être le cas quelquefois. Stallman («Copyright: Le public doit avoir le dernier mot») a raison de dire que le fait de lire un livre en bibliothèque n'est pas une vente perdue pour l'éditeur. Ce n'est que la perte de quelque chose qui aurait pu ne jamais se produire, la seule perte d'une vente en puissance. À ce titre, toute vente non réalisée est une vente perdue pour l'éditeur :-((.Par ailleurs, ne vous est-il jamais arrivé d'acheter un livre que vous avez déjà lu, ou même d'acheter un livre dont vous savez pertinement que vous n'en commencerez pas la lecture avant plusieurs années, vous contentant - avec délice - de la simple présence silencieuse de son dos dans votre bibliothèque?

4.3 Permettre aux lecteurs de lire intégralement un livre avant de l'acheter présente finalement quelques avantages: 1. Les livres d'un jour, qui empoisonnent le marché, encombrent les librairies, monopolisent les médias, s'accompagnent de gros à valoir versés à des pseudo-auteurs, etc., n'auraient plus de raison d'être ni sur les tables des librairies, ni dans les bibliothèques. On les consulterait sur le Net et, avant même d'en avoir fini la lecture, l'actualité - qui focalise l'attention des lecteurs - serait déjà passée à autre chose (et nous avec) . 2. Les faux-livres seraient plus facilement démasqués. Les livres qui pullulent de nos jours et qui tiennent sur 3 pages format A4, gonflées pour faire 70 pages vendues 10, 20, 30 ou 40 francs tourneraient sept fois leur encre sous leur jaquette avant de passer au brochage . 3. Le malentendu propre à toute vente dépassant - pour être optimiste - 5000 exemplaires, aurait tendance à s'atténuer.

 

II. D'autres idées moins évidentes

5. Le principe de la forme la plus communautaire du shareware (envoyer 10, 20, 50, 100 F au concepteur d'un logiciel disponible librement sur le Net, parce qu'à l'usage il vous semble de bonne facture et mérite une rétribution) a bien du mal à s'imposer(2). Sans doute à cause d'un problème de mentalité, mais également, comme le souligne Barlow («Vendre du vin...»), parce que le système de paiement reste encore peu sûr et peu commode. (On hésite toujours à envoyer son numéro de Carte bleue, et quelquefois on n'a pas de Carte bleue, même si cette éventualité sera bientôt passible d'une amende [payable par Carte bleue].)

D'autre part, le logiciel, une fois téléchargé, se suffit à lui-même. Sa 'forme' virtuelle est satisfaisante. Dans le cas du livre (mais également de la musique [voir Samudrala]), la question se pose différemment. Une fois téléchargé, le livre est tributaire de votre écran, de votre imprimante (si vous voulez le lire sur papier), tributaire de votre habileté à agraffer les pages, à les relier, tributaire de votre capacité à classer, répertorier, ranger, ordonner les liasses(3), etc. À y regarder de près, tous ces efforts (en temps et en matériel) vous coûtent un tout petit peu moins cher que ce que vous aurait coûté l'achat d'un livre dans une librairie - avec en moins, toutefois, un certain plaisir - qui le niera? - du papier, de l'objet, de la manipulation en toutes circonstances (chaise, lit, métro, téléphérique, avion, diligence, sous-marin...) et d'un petit tour dehors pour se rafraîchir les idées. (Ça fait combien d'heures que vous êtes devant cet écran?)

6. Le livre shareware, que nous nommerons dorénavant «Lyber (4)», (méfiez-vous des contrefaçons!) se présente sous cette forme.

6.1. Disponibilité gratuite sur le Net du texte dans son intégralité.

6.2. Invitation à celui qui le lit, ou le télécharge, à en acheter un exemplaire pour lui ou pour ses ami(e)s, si le livre lui a plu. (On n'achèterait plus seulement pour soi, mais le plus souvent pour un(e) 'autre'; non plus seulement pour 'savoir', mais pour faire partager son savoir...)

6.3. Possibilité de signaler l'adresse du libraire le plus proche du domicile du lecteur où ce lyber risque d'être disponible. (C'est déjà le principe de la bibliothèque, avec, en plus, un effet de retour vers l'auteur, l'éditeur, le libraire [n'est-ce pas aussi une solution à proposer aux belligérents du conflit sur le prêt payant en bibliothèque? N'est-il pas temps de considérer le lecteur non plus comme un simple consommateur de produits culturels nous permettant de faire marcher nos petites boutiques bancales, mais de lui proposer un pacte en vue de la constitution d'une «communauté de bienveillants»? Un peu tôt - me souffle-t-on. Soit. Nous patienterons dans la salle d'attente de tous nos désespoirs!])

6.4.Possibilité laissée aux lecteurs d'intervenir en commentaires sur le texte en ligne, avec la création de fichiers complémentaires consultables.L'auteur pourrait également tenir compte de ces remarques pour d'éventuelles mises à jour de son texte (5).

7. Conditions de réalisation: 1. Un public responsabilisé. 2. Des éditeurs sûrs de leur production (et de leur public). 3. Un réseau Internet résolument non commercial. 4. Un réseau libraire ouvert à l'Internet (des possibilités de lire les lybers sur des bornes dans les librairies quand ils ne sont pas en stock - et une possibilité de commander le lyber consulté par l'intermédiaire de ces bornes - c'est déjà le principe du rayon, n'est-ce pas?) (1, 2, 3 et 4 ne constituent pas un axe chronologique horizontal. Ces «événements» peuvent intervenir dans le désordre, ou selon l'axe vertical du temps - comme une impression simultanée de 'déjà vu'. Bien entendu, leur liste n'est pas exhaustive.)

8. Quelques conséquences immédiates, moins immédiates ou improbables : 1. Liens reserrés entre les lecteurs et les auteurs et/ou les éditeurs. 2. Faillite à plus ou moins long terme de tous les éditeurs de faux livres (chic!). 3. Rationalisation de la diffusion et de la distribution du lyber. 4. Diminution du rôle des médias littéraires, qui pourraient alors retrouver un statut à part entière (les articles qui consistent à recopier des quatrièmes de couverture et à raconter l'histoire d'un bout à l'autre n'auraient plus lieu d'être). 5. Enrichissement (en fait: non-appauvrissement) du public et des éditeurs de qualité (les éditeurs eux-mêmes appartenant au public [ou alors c'est encore plus grave que ce que je croyais]), et : 6. Appauvrissement (en fait: non-enrichissement) des éditeurs de non-qualité (dans la perspective que le public serait attiré irrésistiblement par la qualité). Puis dans un deuxième temps : 7. Réduction des échanges monétaires et donc de la masse monétaire nécessaire à l'équilibre d'une communauté - ce qui nous renvoie au point I.3 supra : «Appauvrissement des pays riches», provoquant, par effet de vases communicants, un enrichissement relatif des pays pauvres. Enfin et bien plus tard: 8. Révolution économique sur l'ensemble de la planète aboutissant à la disparition de l'argent (passage de l'économie de marché à l'économie du don). «Quand nous aurons remporté la victoire à l'échelle mondiale - disait Lénine -, je pense que nous édifierons dans les rues des principales villes du monde des pissotières en or (6)

9. Le calendrier sera établi en fonction des modes corrélatif ou impératif, tels qu'ils sont définis par le philosophe italien Carlo Michelstaedter dans ses Appendices critiques à la persuasion et la rhétorique (tr. fr. l'éclat, 1994, pp. 11-12). - Il est recommandé ici de ralentir considérablement le rythme de lecture silencieuse ou de passer en lecture à haute voix -.

Soit :

«I. Mode corrélatif. Deux réalités conjointes sont actuelles réciproquement l'une dans l'autre:

1° "Il le fera lorsque tu le feras": ... Les deux réalités prennent appui l'une sur l'autre, telle une poutre portant sur une autre poutre, laquelle lui sert d'appui dans leur chute commune, de sorte que l'une et l'autre se soutiennent à mesure qu'elles tombent.

2° "Si tu le faisais, il le ferait." ... chacune dépend de l'impuissance de l'autre.

3° "Si tu l'avais fait, il l'aurait fait." Il s'agit du même cas, à nouveau au passé, si bien qu'en résulte l'irréalité réciproquement déterminée.»

Ce qui revient à poser la question: «Qui commence?»

Soit:

«II. Mode impératif : (qui n'est pas un mode).

Il ne s'agit pas d'une réalité intentionnelle, mais de la vie. C'est l'intention qui vit elle-même actuellement [...] elle est réelle autant qu'est réel le Sujet, car comme lui, précisément, elle n'est pas finie dans le présent, mais elle est actuelle en tant que volonté d'une chose. C'est alors le Sujet qui envahit avec sa propre vie le royaume de ses propres phrases: il ne fait pas de phrases, mais il vit

Laissant le corrélatif aux indécis, nous optons résolument, avec Michelstaedter, pour le second mode. «Et vive l'impératif!»

C'est pourquoi à compter du 17 mars 2000 (fête des Liberalia, où les libres enfants du savoir numérique revêtiront pour la première fois la toga virilis (7)), ce lyber sera intégralement et gratuitement disponible sur le site http://www.freescape.eu.org/eclat ou www.samizdat.net/cyberesistance/freescape/, et l'éditeur s'engage à mettre, dans un délai raisonnable et aux conditions énoncées ci-dessus, la quasi totalité de son catalogue sur le site qui voudra bien l'accueillir(8).

10. «Liberté, allant chercher au loin, qui est si précieuse, comme le sait celui qui, pour elle, renonce à sa propre vie.» Dante, Divine Comédie, II 1 71-72.

 

 

 

Notes

 

* Qu'est-ce qu'un Lyber? Vous êtes en train d'en lire un. Mais voir le point II. 6 et la note 4.

1. Corollaires : 1. Pouvoir ne pas acheter un produit qui ne nous satisfait pas est la moindre des choses. 2. Acheter un produit qui nous satisfait est une double satisfaction pour l'utilisateur et pour le concepteur. (R)

2. Selon la définition du «Jargon français», le shareware est un logiciel que l'on est tenu d'acheter au bout d'un certain temps d'utilisation. Mais c'est à une autre définition que nous nous rapportons ici, qui laisse à l'utilisateur entière liberté de faire un don ou de ne pas le faire. (R)

3. Il faudra reposer la question avec la commercialisation du e-book et de ses équivalents. (R)

4. LYBER: n.m. XXIe, construit à partir du mot latin liber qui signifie à la fois : libre, livre, enfant, vin. [C'est également le nom d'une divinité assimilée à Dionysos, dont la fête (Liberalia) est fixée au 17 mars (date de parution en librairie du livre Libres enfants du savoir numérique) et qui a la particularité de ne pas avoir de temple propre!]. Le y signale l'appartenance du concept à l'univers Cyberal. L'anglais, toutefois, préférera le mot «Frook», contraction de «Free-book»: livre libre. Un synonyme de LYBER, «Liberivre», est apparu simultanément dans quelques documents virtuels au début de l'année 2000 et insistait sur l'ivresse que provoqua un tel concept sur ses concepteurs mêmes, mais il fut vite abandonné. (R)

5. La disponibilité du code-source pour un livre est de peu d'intérêt, sauf dans le cas des plagiats où il serait bon que les auteurs joignent un fichier LISEZMOI à leur texte en disant : «J'ai piqué intégralement cette phrase à Marcel Proust, cette autre à Thucydide, cette autre encore à Alain Minc qui la tenait de Patrick Rödel, ou à Sylvie Germain qui la tenait de Patricia Farazzi - c'est vrai que c'est dur d'être célèbre et en plus de devoir écrire un livre tout seul dans le noir tous les ans -, etc. (Il est à craindre que certains fichiers LISEZMOI soient quelquefois trop lourds à ouvrir avec Teachtext, ou même à télécharger sur un disque dur de 4 Go, mais on peut prévoir des Zips de 25 Go pour les fichiers LISEZMOI de Jacques Attali). De la même manière, un lyber de tel universitaire spécialiste d'Habermas pourrait faire l'objet d'un commentaire d'Habermas lui-même, du genre: «Je crains, cher collègue, que vous n'ayez absolument rien compris à ce que j'ai écrit.» (On regrettera simplement de ne pas pouvoir encore communiquer par e-mail avec l'au-delà.) (R)

6. En attendant nous payons deux francs à Jean-Claude Decaux, en risquant notre vie ! (R)

7. Voir Ovide, Fastes, 3, 771. (R)

8. L'adresse de ce site sera http://www.lyber-eclat.net, mais laissez-nous encore un peu de temps pour le peaufiner... (R)